Cinq jeunes qui étaient présents lors de l’intervention policière ayant coûté la vie à Nooran Rezayi le 21 septembre 2025 poursuivent la Ville de Longueuil et des agents du Service de police d’agglomération de Longueuil (SPAL). Les adolescents de même que leurs mères demandent d’être indemnisés pour les conséquences découlant de cette intervention qu’ils estiment fautive, et qui représente pour eux un traumatisme.
La poursuite civile a été déposée ce 19 mars devant la Cour supérieure du Québec, pour une valeur totale d’environ 1,9 M$. Les jeunes et leurs mères ont demandé des ordonnances de confidentialité afin de protéger l’identité des jeunes, d’âge mineur. Ils ont entre 15 et 17 ans.
La poursuite reproche notamment aux agents du SPAL que l’intervention policière ait été marquée par des actions «hautement négligentes et téméraires». Il est aussi soutenu que les policiers «n’ont pas planifié adéquatement l’Intervention» et «n’ont pas tenté de mettre en œuvre des mesures de désescalade».
Cette poursuite s’ajoute à celle que la famille de Nooran Rezayi a intentée contre la Ville et le SPAL, en décembre.
Une famille troublée
L’intervention policière représente un événement traumatique pour ces jeunes qui ont été témoins de la mort de leur ami, atteint par balle par un policier. L’un des jeunes s’est aussi fait pointer une arme dans sa direction.
Depuis, plusieurs éprouvent un sentiment d’injustice et de méfiance à l’égard des personnes en position d’autorité.
«Il développe des problèmes de comportement qui lui causent des ennuis à l’école et qui se soldent par son expulsion», est-il écrit à propos de l’un d’eux, identifié comme «B.B.» dans la poursuite.
Dans les semaines qui ont suivi l’intervention policière, ce dernier avait manqué plusieurs jours d’école, ce qui avait grandement affecté ses résultats scolaires. Il a perdu goût à ses loisirs et a abandonné son équipe de soccer.
Son frère [nommé C.C. dans la poursuite] fait également partie des poursuivants. Il était sur place lors de l’intervention policière du 21 septembre 2025.
Comme son frère, il a été expulsé de l’école. «Depuis l’intervention, les rapports de C.C. avec les personnes en position d’autorité, notamment en contexte scolaire, sont aussi plus difficiles. Il proteste davantage face aux situations qui lui paraissent injustes et manque souvent l’école, ce qui lui vaut des mesures disciplinaires.»
Il pense souvent à Nooran et entend ses derniers gémissements.
Par ailleurs, l’événement tragique a affecté la relation de ces deux jeunes hommes avec leur mère.
«Cette dernière est très inquiète pour la sécurité de ses fils. Elle questionne constamment B.B. sur ce qu’il fait et lui répète de ne pas sortir de la maison, ce qui génère souvent des conflits entre eux», expose la poursuite.
Cauchemar et insomnie
Le jeune poursuivant identifié «E.E.» considérait Nooran comme son meilleur ami. Il revit souvent la scène de sa mort, ce qui le plonge dans une grande détresse. Sa consommation d’alcool a augmenté. Il présente aussi des symptômes d’hypervigilance.
À l’école, il éprouve des problèmes de comportements et ses résultats ont chuté, car il a manqué plusieurs examens.
Un autre poursuivant éprouve quant à lui d’importantes difficultés à dormir. Lorsqu’il ferme les yeux, il lui arrive de revoir Nooran mourir. «Il pense fréquemment à l’intervention et entend encore le bruit des coups de feu policiers», est-il décrit.
L’insomnie est aussi vécue par un autre poursuivant. «[…] l’image de Nooran lui vient à l’esprit dès qu’il ferme les yeux. Pour tenter de trouver sommeil, il se couche sur le sol de chambre», est-il raconté.
L’adolescent subit des cauchemars où la police le tue. «Une colère profonde l’habite et il ne se sent plus comme lui-même», relate la poursuite. À l’extérieur, le son des gyrophares lui fait peur.
Les répercussions de l’intervention policière chez les mères de ces adolescents sont aussi explicitées dans la poursuite. Elles vivent énormément d’angoisse et ont perdu toute confiance à l’égard des policiers. Plusieurs sont aux prises avec des problèmes d’insomnie.
Certains de ces jeunes poursuivent des démarches thérapeutiques, d’autres souhaitent en entamer.
Multiples «actes fautifs»
La poursuite reproche aux policiers présents lors de l’intervention d’avoir porté atteinte aux droits fondamentaux de Nooran et de ceux des adolescents et de leurs mères qui intentent la poursuite.
Elle accuse les policiers de ne pas avoir planifié adéquatement l’intervention, d’avoir agi de manière précipitée et d’avoir ont conduit leur véhicule de manière dangereuse.
Elle estime qu’ils n’ont pas tenté de mettre en œuvre des mesures de désescalade et qu’ils ont «dégainé leurs armes à feu sans justification légitime».
L’unique communication d’un des policiers a été de crier à trois reprises «couche-toi à terre», avant d’ouvrir le feu, relève-t-on aussi.
Rappelons que le 21 septembre en après-midi, Nooran et cinq de ses amis, tous des jeunes racialisés, se trouvent à l’intersection des rues Joseph-Daigneault et de Monaco. Ils voient un véhicule de police arriver rapidement dans la rue. Cinq d’entre eux se sont mis à courir, et l’autopatrouille les a poursuivis. Nooran tenait un sac à dos, duquel sortait un bâton de baseball «possiblement pour enfant», précise la poursuite.
Les deux agents sont sortis du véhicule et l’un d’eux a crié «couche-toi à terre» à trois reprises, en s’adressant à Nooran. Trois secondes après, un policier a tiré deux coups de feu qui atteignaient le jeune homme au torse. Son décès a été constaté à l’hôpital.
«En agissant ainsi, les policiers ont mis en danger l’ensemble des jeunes et les citoyens aux alentours, incluant des enfants, en plus de faire un usage abusif et disproportionné de la force», signifie la demande introductive d’instance.
Ces façons d’agir sont considérées comme «des indices importants de profilage racial».
«L’analyse déraisonnable du niveau de dangerosité des jeunes par les agents du SPAL et leur recours immédiat à une force létale contre Nooran découlent de biais, conscients ou inconscients, associant les jeunes racialisés à la criminalité et les percevant comme étant plus violents, plus forts, plus dangereux et plus souvent armés ou susceptibles d’être membres de groupes criminalisés», signifie-t-on.
L’intervention policière découle d’un appel logé au 911 signalant la présence d’un groupe de personnes «cagoulées et possiblement armées», selon ce qu’avait rapporté Radio-Canada. La poursuite accuse d’ailleurs des membres du SPAL d’avoir coulé cette information à un média, afin de teinter l’opinion publique.

