Dans un exode généralisé, plusieurs membres de la direction à Saint-Lambert ont démissionné depuis le début de l’année. Plusieurs employés et anciens employés ont témoigné au Courrier du Sud d’un climat difficile depuis l’arrivée du nouveau conseil municipal en novembre 2025. Un climat qui n’est pas renié par les élus, qui nuancent cependant les causes du problème.

Le journal a pu confirmer sept départs, dont six cadres qui ont quitté leur poste au cours des derniers mois et un autre en congé de maladie. On ne retrouve à l’heure actuelle qu’un seul des cinq directeurs en poste à l’assermentation du nouveau conseil, le 7 novembre dernier. Six nouveaux gestionnaires ont depuis été engagé.

Parmi les faits reprochés : ambiance de travail «insupportable», mépris de l’expertise des employés et une direction générale incapable de filtrer les demandes d’élus.

«En ce moment, on a vraiment l’impression que le conseil est contre tous les employés de la Ville. Parfois, tu sens qu’il y en a deux ou trois qui sont visés. Là, en ce moment, c’est comme une guerre contre l’administration. On se sent complètement incompétents», résume l’un d’entre eux.

Les témoignages visent le conseil dans son ensemble et le maire Loïc Blancquaert, bien que certains aient plutôt fait référence à «certains élus».

M. Blancquaert assure pour sa part que le conseil travaille fort afin d’assainir le climat. Si les derniers mois ont été plus difficiles, il l’explique par un mélange entre un climat qu’il qualifie de «préexistant» à son mandat, un important roulement à la direction générale dans les dernières années ainsi qu’un conseil arrivé en place avec de nouvelles orientations et un désir de changement.

Des « têtes à sauter »

À l’arrivée du nouveau conseil, M. Blancquaert avait manifesté son intention de lancer un grand processus de consultations afin d’établir la planification stratégique de la Ville pour les prochaines années.

La Ville a d’ailleurs engagé Myrabelle Chicoine en décembre 2025 comme directrice générale par intérim, dont l’un des mandats était d’accompagner les élus dans l’élaboration de cette planification stratégique ainsi que dans la mise en place d’un nouvel organigramme.

Si le premier volet de la planification et l’organigramme ont été adoptés en mai, le processus a été particulièrement pénible pour l’administration.

Certains notent comment des collègues se faisaient présenter des organigrammes dans lesquels ils ne se trouvaient plus. Mme Chicoine aurait rapporté en février à des membres de la direction que des élus «voulaient voir trois têtes sauter» parmi les directeurs, «et peut-être des chefs de division également».

Si Mme Chicoine n’a pas souhaité commenter les témoignages, M. Blancquaert est catégorique : il n’a «pas du tout» été question de couper certains postes ou certaines personnes.

«Il y a peut-être eu une perception erronée parce que oui, je l’ai entendu ça», souligne-t-il, ajoutant que sa promesse en campagne électorale de faire le ménage dans les finances de la Ville n’avait pas de lien avec le retrait des postes.

«Un autre de mes engagements de campagne, c’était d’investir plus dans nos parcs, dans nos rues et on a besoin de notre monde aussi pour le faire», assure-t-il.  


Le maire de Saint-Lambert, Loïc Blancquaert, assure que les préoccupations liées au climat de travail ont été prises au sérieux par son conseil. Il estime que l’arrivée d’un directeur général permanent en juin a déjà fait beaucoup de bien. (Photo : Le Courrier du Sud – Denis Germain)

Incertitude

N’empêche, pour certains, le processus a amené son lot d’incertitude. «Il y avait aussi beaucoup de modifications par rapport à d’autres directions. Il y avait aussi des directions qui étaient absentes. Donc, il y a eu beaucoup de questionnements», explique une personne.

 «Depuis février, on vit tout le temps dans l’insécurité. On veut me garder, on veut me laisser partir, on veut me garder, on veut me laisser partir», poursuit-elle. Une incertitude qui a aussi atteint les employés sous les cadres. «Les équipes étaient complètement stressées», ajoute-t-elle.

Des propos corroborés par la présidente du syndicat qui représente les cols blancs et les sauveteurs de Saint-Lambert, Karine Laprise. «Les cols blancs nous ont dit qu’ils étaient très inquiets. Avec de nouveaux élus, un nouveau directeur général, des hauts fonctionnaires qui seront embauchés, ça amène plein de zones de gris», évoque-t-elle.

Ignorés

Mais au-delà de l’insécurité, plusieurs ont indiqué que le climat de travail s’est rapidement détérioré depuis novembre.

«Il n’y avait aucune communication. On préparait nos dossiers, on n’était pas capable de les présenter. Quand on réussit, on n’a pas l’impression qu’on nous écoute», soulignent deux personnes, qui évoquent une certaine froideur des élus envers les gestionnaires.

Sur ce point, M. Blancquaert estime que la communication n’a peut-être pas été assez fluide. Revenant sur les allégations d’ingérence du passé, il soutient avoir réduit au minimum les interventions avec l’administratif. «On a vraiment voulu toujours passer par la DG, et peut-être qu’à ce moment, la communication a souffert.»

D’autres personnes parlent de décisions prises à l’encontre des recommandations.

«Mais au-delà de ça, parce que ça arrive fréquemment dans le monde municipal, c’était contre les valeurs des employés», poursuit l’une d’entre elles.

Un exemple cité par presque tous : les publicités que la Ville paie depuis le début du mandat dans le Journal de Saint-Lambert, une publication controversée qui a été reconnue coupable de diffamation envers des élus il y a quelques années par la Cour supérieure.

Des critiques en ce sens ont également été formulées en séance publique et sur les réseaux sociaux par des citoyens, qui ont souligné une couverture favorable à M. Blancquaert au cours des dernières années dans cette publication.

Dans les derniers mois, les élus Christiane Richard et Thierry Harris ont cependant noté en séance publique que ce choix n’était pas unanime au sein du conseil. M. Blancquaert y voit simplement un choix politique.

Courriels d’élus

Ce n’est pas la première fois à Saint-Lambert qu’il est question d’un possible climat difficile. Dans le mandat précédent de la mairesse Pascale Mongrain, des allégations en ce sens avaient aussi été émises, notamment par M. Blancquaert lui-même, qui était alors conseiller municipal. 

«C’est dix fois pire maintenant», soutient toutefois une personne.

Celle-ci raconte que quand Mme Mongrain avait une idée en tête pour un dossier en particulier, les recommandations pouvaient être difficilement considérées. «Mais malgré tout, on ne sentait pas un manque de respect généralisé. Il y avait une écoute qu’on n’a pas en ce moment», poursuit-elle.

Certains déplorent d’ailleurs une ingérence dans les affaires quotidiennes, qu’ils disent recevoir régulièrement des demandes ou des courriels d’élus «pour des absurdités». Ils reprochent par ailleurs à Mme Chicoine de ne pas avoir filtré certaines demandes.

«Elle faisait juste transférer les courriels sans nous fournir davantage d’explications. Moi, je n’ai jamais vu ça avant, des échanges de courriels d’élus qu’on nous transfère. Surtout qu’ils nous ramassaient dans les courriels! C’est arrivé à plein de collègues. Ce n’était pas dirigé vers une ou deux personnes, c’était comme : on est tous incompétents! Je ne peux pas croire que tout le monde soit incompétent, mais que ça roulait bien jusqu’à maintenant», note l’un d’entre eux.

Une journée, il s’est fait dire que les demandes des élus allaient se calmer, pour ensuite en recevoir une le jour même.

«Même quand on disait que ce n’était pas faisable, on nous disait qu’on devait le faire. C’est constamment comme ça», déplore une autre personne, qui dit aussi avoir reçu des courriels «que je n’aurais pas dû recevoir».

Sans commenter les reproches qui lui sont adressés, Mme Chicoine soutient que «lorsque des préoccupations m’étaient exprimées directement, j’ai toujours tenté d’être à l’écoute et d’ajuster mes façons de faire lorsque cela était nécessaire».

«Mon passage à la direction générale par intérim s’est déroulé dans un contexte de transition qui comportait plusieurs défis. J’y ai consacré toute mon énergie et, comme dans toute expérience de gestion, j’en retire des apprentissages qui me seront utiles pour la suite», exprime-t-elle.

Le maire indique pour sa part qu’il est normal que les élus aient des discussions. «Ce qui doit percoler, ce n’est pas l’intégralité de nos discussions, ce sont les orientations, pourquoi les élus vont dans telle direction», mentionne-t-il.


Pour l’ancienne directrice générale par intérim, Myrabelle Chicoine, le climat organisationnel est un enjeu «qui préoccupe l’organisation depuis un certain temps». (Photo : gracieuseté)

Et maintenant ?

En entrevue avec Le Courrier du Sud, M. Blancquaert assure avoir pris très au sérieux les préoccupations qui lui ont été rapportées depuis le début du mandat.

Sur les départs à la direction, il croit normal que des gens partent travailler ailleurs, même si ce n’est jamais plaisant. Le maire voit aussi le tout comme une opportunité.

«Le changement appelle le changement et je pense qu’on est quand même resté avec des joueurs extrêmement compétents. Puis en même temps, en ayant des orientations différentes de mes prédécesseurs, comme conseil, ça nous permet d’engager des gens qui sont à l’aise avec la direction dans laquelle on veut aller», résume-t-il.

En juin, la Ville a engagé un nouveau directeur général en Jonathan Tabarah, un ancien élu de Longueuil qui jouait un rôle important au sein de l’équipe de Catherine Fournier. M. Blancquaert l’a présenté comme le premier directeur général permanent à la Ville en deux ans et estime que sa venue signe le vrai début du mandat du conseil. Six autres postes à la direction ont été pourvus en juillet.

M. Tabarah mandatera d’ailleurs des partenaires externes afin de réaliser un diagnostic organisationnel portant sur le climat de travail. «Le conseil lui accordera son entière confiance et tout son soutien dans cette démarche», souligne le maire.

«La priorité, maintenant, c’est clairement de rétablir un climat de confiance durable.»

–Loïc Blancquaert, maire de Saint-Lambert

Si Mme Chicoine n’a pas voulu commenter les témoignages ou les perceptions la touchant, elle estime aussi que le diagnostic apportera des réponses : «je préfère laisser place à la démarche de diagnostic organisationnel qui a été annoncée et qui permettra de dresser un portrait objectif de la situation».

Celle-ci, qui demeure à l’emploi de la Ville jusqu’à la fin août comme conseillère stratégique afin d’aider à la transition avec le nouveau directeur général, évoque néanmoins une instabilité au sein de l’organisation dans les dernières années, notamment avec les changements à la direction générale. L’arrivée de M. Tabarah représente un 7e changement à ce poste depuis 2021.

«Dans un tel contexte, les expériences vécues et les perceptions peuvent varier d’une personne à l’autre», suggère Mme Chicoine.


Des conflits communs

Pour Danielle Pilette, professeure associée de gestion municipale au Département de stratégie, responsabilité sociale et environnementale de l’Université du Québec à Montréal, ce genre de situation que vit Saint-Lambert arrive fréquemment après une élection municipale, «parce que les frontières entre le politique et l’administratif n’apparaissent pas toujours clairement définies aux yeux d’un certain nombre de personnes».

Selon elle, on peut observer autant une mauvaise adaptation de la direction face aux nouveaux élus que des nouveaux élus envers la direction en place.

Celle-ci rappelle que Saint-Lambert présente des enjeux propres à elle, notamment par ses perspectives limitées de développement, sa relation avec l’agglomération de Longueuil et l’héritage de certains litiges. «Ce n’est pas la réputation d’une ville facile», souligne-t-elle.

Néanmoins, la professeure souligne que l’arrivée de nouveaux élus est souvent l’occasion de départs pour des gestionnaires, d’autant plus dans la région montréalaise où il y a beaucoup de municipalités, et donc beaucoup de postes à pourvoir.

Le fait que le conseil ait voulu apporter des changements dans sa façon de faire a certainement pu engendrer certains affrontements. «Là, il entre dans les processus, et les processus, ce sont les gestionnaires qui en sont les maîtres d’œuvre. Il faut convaincre les gestionnaires, et comme on mise sur quelque chose de plus interne, c’est peut-être ce qui explique les conflits», explique Mme Pilette.

«Mais comme il y a eu une rotation de gestionnaires, il va y avoir une adaptation qui va se faire», estime-t-elle.