Je suis éducatrice en milieu de réadaptation jeunesse, aussi appelé « centre jeunesse ». J’œuvre sous la Direction de la protection de la jeunesse, la DPJ. Aujourd’hui, je décide de parler de manière anonyme. Non pas parce que j’ai honte de mon travail, mais pour des enjeux de sécurité et de respect.
Dans les dernières années, la DPJ aura été dragged through the mud. Nous aurons été accusés de monstruosité, de malfaisance, de corruption. Des groupes auront été créés pour « démanteler les monstres », pour lutter contre le système, pour exposer la souffrance de notre système de santé. À travers les années, j’ai appris à vivre avec le fait que nous ne sommes pas les travailleurs les plus appréciés de la société, que nous travaillons dans l’ombre avec très peu de reconnaissance. Comme d’habitude, les médias accrochent davantage à ce qui ne fonctionne pas qu’à ce qui fonctionne. Souvent, une nouvelle révolte, un nouvel article ou de nouvelles accusations sortent ; ça fait du bruit, puis ça finit par s’éteindre à la nouvelle entête plus accrocheuse. En 6 ans de travail, j’en ai vu des révoltes contre la DPJ.
Mais cette fois-ci, quelque chose à l’intérieur de moi trouve que c’est différent, que ça fait réellement mal, que ça fait peur. J’ai mal à ma job, j’ai mal à ma vocation. Ça en vient même à me faire peur de dire que je travaille pour la DPJ, et ce pour la première fois de ma carrière. Peur que les menaces de me faire suivre en sortant du travail ou de me faire «donner une leçon» se réalisent pour vrai.
Au final, malgré cette peur, j’entends leur souffrance. J’entends les parents, les ex-placés, les jeunes institutionnalisés, les familles suivies par les services. J’entends, mais la souffrance, peu importe à quel point elle est grande, ne justifie pas de se tourner contre des intervenants/éducateurs qui, au final, sont de tout petits pions dans un système tellement plus gros qu’eux.
Est-ce que le système est parfait ? Non, bien évidemment. Est-ce que tout ce qui nous est reproché dans les médias est faux ? Non, malheureusement. Est-ce que je crois que le système aurait de la place à de l’amélioration ? Absolument.
Ce qui m’attriste et surtout me fâche, c’est le manque d’intérêt d’aller chercher les deux côtés de la médaille. Comme société, on est censés enseigner à nos enfants à considérer, à réfléchir, à prendre le temps d’apprécier the bigger picture…
En 6 ans, j’ai eu la chance de travailler avec de nombreux usagers différents, des enfants de 3 ans aux ados bientôt adultes, du trouble de santé mentale à la déficience intellectuelle. J’en ai vu de toutes les couleurs et surtout de toutes les souffrances. Si vous saviez à quel point notre société a mal. Nos enfants souffrent, à l’école, à la maison, au centre, à simplement essayer d’exister.
En centre jeunesse, les éducateurs prennent soin des enfants au quotidien, 24 h sur 24, à Noël, au Jour de l’An, pendant les vacances. Avec un rhume, avec une moins bonne journée dans le corps, on est là, nous. Ce n’est pas facile, on navigue à travers un système mal-aimé. On navigue à travers des parents non construits, des familles entières qui rament à contresens, des enfants souffrants, des coupures budgétaires, des lois ironiques. On fait sincèrement de notre mieux.
Mais à la fin de la journée, on n’a qu’un seul but en tête : accompagner de manière constante, cohérente et surtout de manière humaine. Des fois, on sème une graine qui prendra plusieurs années à fleurir, et c’est correct, on est patients.
Au cœur de notre travail : être bienveillants, accompagner, réconforter, tenir la main à travers un quotidien amer. On s’ajuste aux besoins, que ce soit d’apprendre à attacher des souliers, apprendre ce qu’est une émotion, apprendre à faire une liste d’épicerie ou encore apprendre à se sentir en sécurité et à refaire confiance. On essaie de désamorcer des bombes, calmer des systèmes d’alarme, éteindre des feux, tout ça en essayant de préserver le bien-être des enfants, mais le nôtre aussi. On s’invente chefs de cuisine pour leur apprendre à bien manger, on s’invente couturières pour réparer leurs toutous, on s’invente chauffeurs de taxi pour les amener à leur premier entretien d’embauche, on s’invente profs pour les aider à finir leurs devoirs de maths dus pour le lendemain.
À travers tout ça, on n’essaie pas de remplacer les parents, ce n’est pas ça notre rôle. Les éducateurs, c’est des adultes bienveillants, des adultes sur qui les jeunes peuvent compter, des adultes qui seront présents à 100 %.
Alors pourquoi s’acharner quand cette énergie pourrait être réinvestie envers de vraies solutions, de vrais changements ? Pourquoi ne pas se questionner sur la source et non le symptôme du problème…
Une éducatrice en Centre Jeunesse, qui travaille en Montérégie
