Petite-fille de Pauline Julien, Marie Bernier a reçu avec beaucoup d’émotions le film Pauline Julien Femme pays d’Anaïs Barbeau Lavalette, qui non seulement fait la part belle à l’artiste, la militante, l’amoureuse, mais plonge aussi dans des zones plus intimes et dévoile la mère de famille. Surtout, une fierté l’habite à l’égard de ce couple formé de la «Renarde» et de Gérald Godin, deux êtres qui auront été «des modèles d’engagement et de liberté».

«C’est énormément d’émotions, témoigne d’emblée la Longueuilloise. Pour la première fois, on s’intéresse à son rôle de mère, à ce que ses absences pour faire carrière à Paris et un peu partout ont laissé comme trace aussi chez ses enfants. Le prix à payer à une certaine époque, quand on est femme, pour vivre de son art.»

La famille avait grande confiance en la réalisatrice pour brosser ce portrait intime.

«Non seulement parce que c’est une cinéaste qu’on aime, qu’on admire, avec une signature super forte, mais aussi parce qu’elle est elle-même une petite-fille d’une femme qui fuit, souligne Mme Bernier. Je ne dirais pas que ma grand-mère était une femme qui fuit, mais il y a des parallèles évidents entre son histoire familiale et la nôtre.»

Les liens n’ont jamais été brisés entre Pauline Julien et ses enfants Pascale et Nicolas Galipeau, mais il y a eu ces absences, durant lesquelles ils auront vécu notamment chez Fabienne, leur tante. Dans le film, Pauline Julien dit qu’elle aura été une «mère par correspondance».

«C’est une vie familiale complètement différente de ce qu’on voyait à l’époque. On parle quand même d’une femme née en 1928», rappelle aujourd’hui celle qui est cheffe de nouvelles aux As de l’info.

Portrait authentique

Une collaboration s’est rapidement établie entre la réalisatrice et la famille. Pascale Galipeau a remis à la cinéaste des caisses d’archives, d’images, d’écrits, lui laissant pleinement carte blanche. 

Les deux femmes se sont rencontrées à la maison de campagne située sur le domaine que Pauline Julien et Gérald Godin avaient acheté, et qu’habite aujourd’hui Mme Galipeau. C’est cette maison qui apparaît dans le film.

(Photo : gracieuseté)

«Pour être précis, la maison est passée au feu en 2007 et ma mère a reconstruit. Mais c’est le même endroit. On voit un bâtiment où il y a la chambre de Pauline, ça c’est authentique. On a eu beau reconstruire la maison, l’âme de Pauline est partout. Les arbres sont les mêmes, le paysage est le même.»

Si les enfants de Pauline Julien ont préféré garder une certaine distance, Marie Bernier a demandé de lire le scénario avant le début du tournage. «C’est sûr que j’étais très curieuse. Je voulais savoir comment cette histoire allait être racontée, explique-t-elle. Instantanément, j’ai mesuré à quel point ça devait être vertigineux pour Anaïs de soumettre son texte en quelque sorte.»

«En lisant le scénario, je voyais le film qu’elle voulait faire. J’étais très, très émue. J’ai fait quelques suggestions ici et là pour corriger de petits aspects, puis ç’a été très bien accueilli.»

La jeune femme accepte très bien aussi la marge de manœuvre inhérente à la fiction. «Même si certains éléments ne sont pas tout à fait exacts, le portrait reste, je pense, très authentique», observe-t-elle.

D’autant plus que la vie de Pauline et Gérald a tellement été «remplie de petits miracles et coups du destin», dit-elle, que certains détails auraient semblé invraisemblables s’ils avaient été intégrés au film.

Mme Bernier raconte avoir rencontré un gardien de prison qui a travaillé à la prison Tanguay, où Pauline Julien a été emprisonnée pendant la crise d’Octobre. Cet homme avait refusé de barrer sa cellule.

«Il lui a dit : « Ici, madame, vous pouvez aller où vous voulez ». On aurait mis ça dans le film, on ne l’aurait pas cru!»

Des berceuses de Pauline

Âgée de 10 ans lors du décès de Pauline Julien, Marie Bernier a connu sa grand-mère au moment où l’aphasie lui faisait perdre les mots. Mais elle conserve néanmoins de doux souvenirs. «J’ai des souvenirs de me faire garder par elle et Gérald, qu’elle me chante des berceuses pour m’endormir. C’est quand même un souvenir très cher pour moi.»

Elle se rappelle aussi sa grand-mère qui, dans la circonscription de Mercier où Godin était député et où le couple habitait, s’arrêtait pour parler aux itinérants.

«Elle les connaissait, leur parlait, sortait un sandwich, une clémentine de son sac. Avec le contexte actuel, je me dis :«Oh, qu’elle ne serait pas fière…» Peut-être qu’elle ruerait encore dans les brancards, par rapport à la situation de l’itinérance.»

Marie Bernier n’aura jamais vu l’autrice de «L’âme à la tendresse» se produire sur une scène. Elle évoque avec affection les extraits d’archives présentés pendant le générique de Pauline Julien Femme pays, où l’on voit et entend chanter l’artiste.

«C’est là qu’on se rend compte à quel point elle était aussi belle et fougueuse que dans le film, que ce n’est pas embelli.»

La petite-fille apprécie aussi que le film reconstitue ce moment où, lors de la défaite du Oui au réferendum de 1980, Pauline Julien monte sur scène pour chanter «La Danse à St-Dilon» de Gilles Vigneault.

«Pauline croyait au pays. Elle était une fière indépendantiste. Alors qu’elle devait vivre une grande peine d’amour, elle devait chanter sur scène pour célébrer le Oui. On la voit se ramasser, rassembler ses forces. Puis elle a dit : ce soir, on a besoin d’une chanson pour danser, pour ne pas se laisser abattre. Et on la voit dans le générique, elle virevolte sur scène. Elle décide d’offrir ça aux Québécois qui, ce soir-là, perdaient leur rêve. Je trouve ça très fort.»

Se rappeler

Marie Bernier considère ce film, tout comme les hommages rendus à la Renarde au fil des ans, comme d’immenses cadeaux pour le Québec, «pour qu’on se rappelle de ces pionniers, de ces bâtisseurs du Québec moderne qui ont donné un grand coup de pied dans l’ordre établi pour faire bouger les choses».

Et quel héritage conserve-t-elle de cette grande femme? L’amour de l’écriture sans doute, celui de raconter des histoires, par des articles et reportages plutôt qu’en chansons.

«J’ai certainement hérité d’une sensibilité, d’un côté un peu brouillon et spontané. Un feu… plus contrôlé, mais un petit feu quand même, en ce qui a trait aux injustices! Mon métier fait en sorte que je ne peux pas manifester, mais je pense que je trouve quand même mon espace de liberté.»

Le plus beau voyage

Parmi les pièces qu’a écrites ou interprétées Pauline Julien, «Le plus beau voyage» occupe une place spéciale dans le cœur de Marie Bernier.

«Bien sûr qu’il y a «L’âme à la tendresse», il y a «Mommy», mais impossible d’écouter «Le plus beau voyage» sans être parcourue de frissons. C’est une chanson qui raconte tellement de choses et qui commence tout en douceur pour finir dans une espèce d’apothéose. C’est une grande œuvre et qui, en même temps, aurait pu être écrite seulement au Québec. Ça nous en dit énormément sur d’où on vient et les aspirations d’une époque.»