Théâtre de la Ville : la recette du succès malgré les défis de financement
Dans une période où des joueurs du milieu culturel disent peiner à remplir leurs salles, le Théâtre de la Ville (TDLV) à Longueuil tire son épingle du jeu, attirant les spectateurs en grand nombre et faisant souvent salle comble. Le contexte économique frappe néanmoins, alors qu’il a été plus difficile d’obtenir le soutien financier d’entreprises, plus prudentes en ces temps d’incertitude.
La soirée-bénéfice Mille éclats tenue le 26 mars a récolté environ 125 000$, comparativement à quelque 180 000$ l’an dernier. C’est aussi en-deçà de l’objectif fixé.
Le spectacle, dans une mise en scène unique, a réuni sur scène entre autres Patrice Michaud, Bruno Pelletier, Lise Dion, Luc De Larochellière, Salomé Leclerc et Marie-Élaine Thibert.
Patrice Michaud (Photo : gracieuseté - Sylvain Légaré)
«Une soirée comme ça, c’est excessivement important. Je ne vous cacherai pas que cette année, c’est beaucoup plus difficile d’aller chercher des compagnies qui puissent nous soutenir. C’est un de nos enjeux pour l’an prochain», expose la directrice générale Dominique Lapierre.
Le financement privé est essentiel pour boucler le budget de ce diffuseur pluridisciplinaire de Longueuil.
Mme Lapierre corrige du même souffle une image que certains se font peut-être d’un organisme tel que le Théâtre de la Ville : les subventions obtenues représentent uniquement 15% du budget annuel.
La directrice Dominique Lapierre en compagnie du président du CA Bernard Grandmont. (Photo : Le Courrier du Sud – Ali Dostie)
Ce financement public est néanmoins bien précieux. Ainsi, l’investissement de 544 M$ sur cinq ans annoncé dans le récent budget provincial est accueilli comme une excellente nouvelle. Québec a aussi bonifié à 200 M$ le budget annuel du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ), tel qu’il avait été demandé par le Front commun pour les arts.
«On est très content, se réjouit la directrice. On va voir comment ça va se décliner, mais c’est définitivement une bonne nouvelle.»
Le groupe Qw4rtz (Photo : gracieuseté - Sylvain Légaré)
L’an dernier, le TDLV s’est vu confirmer son financement du CALQ pour quatre ans, incluant une légère augmentation après quelques années avec un montant resté inchangé.
Réduire le risque
Si le TDLV a joué d’audace avec son imposante programmation 2024-2025 de 110 spectacles, l’augmentation des coûts et la faible hausse du budget de fonctionnement forcent cette année à «réduire le risque».
Le diffuseur proposera ainsi trois spectacles de danse plutôt que quatre, sept spectacles en émergence au lieu de 10. «C’est le genre de décisions qu’on est obligé de gérer», soutient la directrice.
Le risque ne sera pas complètement évacué, alors que des efforts demeurent pour la relève, mais aussi les résidences de création et le jeune public, qui a atteint les 18 000 spectateurs.
«Une étude récente dit que plus tu fais du jeune public, plus tu creuses ton déficit. On a fait le pari de miser sur notre mission sociale : la découverte des arts, de disciplines, l’émergence, mais ça vient avec un coût, insiste Mme Lapierre. Dans le modèle d’affaires, il faut user d’imagination.»
L'humoriste Lise Dion (Photo : gracieuseté - Sylvain Légaré)
Et à travers ces défis, le TDLV fait le choix de ne pas hausser le prix des billets.
«On augmente un peu le prix des billets, mais ça n’a pas suivi l’augmentation des coûts. Donc, notre marge bénéficiaire n’augmente pas. On met nos prix en fonction de tout un écosystème (les diffuseurs de la région), il faut le respecter. On veut que la population de la Rive-Sud puisse s’offrir des spectacles.»
Réussir, malgré tout
La tendance qui se dessinait à la sortie de la pandémie se confirme : les gens achètent leurs billets davantage à la dernière minute. Cette perte de prévisibilité s’avère toutefois un moindre mal pour le TDLV, dont les spectacles fonctionnent bien.
«Plusieurs [autres diffuseurs] nous disent : qu’est-ce que vous mettez dans les drinks du public?, lance Mme Lapierre en riant. En émergence, ils n’en revenaient pas que l’on attire de 100 à 175 spectateurs.» Bien que ça ne couvre pas les frais, cela demeure un succès pour ces propositions plus nichées.
Selon elle, la soirée de dévoilement de la programmation – toujours très courue – ainsi qu’un fort bassin d’abonnés fidèles sont parmi les ingrédients du succès.
Bruno Pelletier (Photo : gracieuseté - Sylvain Légaré)
«Et La Rive-Sud a ce public avide de découvertes, constate-elle. Je suis toujours agréablement surprise!»
Le TDLV entend aussi poursuivre les nouveautés lancées l’an dernier, telles que la programmation d’été et le ciné-club.
« Ce qu’il nous reste »
Il était important pour Luc De Larochellière, qui a contribué à Mille éclats, de soutenir le TDLV.
«Cette salle, et toutes les salles, nous appuient. Avant, on pouvait compter sur des revenus divers, mais les revenus de disques ont complètement disparu. Des gens disent parfois que le spectacle compense, mais ça n’a jamais compensé : c’est ce qu’il nous reste», relate l’auteur-compositeur-interprète, rencontré dans sa loge lors des répétitions.
«Ça nous prend des salles prêtes à nous recevoir, poursuit-il, avec ce qu’il faut dedans.»
Luc De Larochellière, dans une loge de la salle Pratt & Whitney (Photo : Le Courrier du Sud – Ali Dostie)
Au début de sa carrière, les artistes trainaient avec eux en tournée consoles, ponts d’éclairages et autres équipements. Maintenant, ils n’ont pas les moyens de fournir tout cet attirail; les salles doivent en être équipées.
«Le spectacle nous fait vivre, car il y a un salaire au bout, mais ce salaire est en général moins que ce que les gens pensent, car tout ça coûte cher.»
Invité à commenter le combat du Front commun pour les arts qui a milité pour la bonification des sommes accordées en culture, Luc De Larochellière rappelle les sacrifices que font d’abord les artistes.
Luc De Larochellière (Photo : gracieuseté - Sylvain Légaré)
«Si on comptait les heures qu’on met dans un projet, on se rendrait compte que les premiers à subventionner la culture, ce sont les artistes eux-mêmes. Mais un moment donné, il y a des limites, il faut aussi gagner sa vie.»
«Je trouve que les Québécois, on mérite notre culture. C’est un outil de changement vers le mieux, je suis sûr de ça.»
Et même un artiste à la carrière bien établie comme celui derrière les succès «Sauvez mon âme» et «Si fragile» constate qu’il est plus difficile aujourd’hui de remplir les salles.
Pourtant, «avec tout ce qui nous arrive, on a grand besoin de se rencontrer et de ne pas rester seul, observe-t-il. Pour notre santé mentale, ça devient un bien essentiel. Les dernières semaines, j’ai vu juste deux spectacles, mais ils m’ont sauvé le moral.»
«Au Théâtre de la Ville, je leur décernerais une médaille : ils ont toujours très bien fait ça, de cultiver un public, de renseigner les gens, d’impliquer les gens dans leur salle.»
-Luc De Larochellière