Chez les quelque 250 personnes qui chaque année reçoivent des services de la Traversée, organisme accompagnant les victimes de violence sexuelle, 50 sont des aînés. Et dans 98% des cas, cette violence a été subie avant l’âge de huit ans. Toute une vie à traîner un trauma. Mais ça peut changer.

La Traversée lance le projet de recherche Briser l’invisibilité, notamment pour mieux repérer et accompagner les personnes aînées victimes de violence sexuelle.

Repérer, car la violence sexuelle chez les aînés est extrêmement taboue. À la fois peu documentée, mais aussi passée sous silence par les aînés eux-mêmes.

«Le mouvement Me too est passé complètement à côté. Ils n’ont jamais entendu parler de violence sexuelle. On ne leur a jamais dit qu’il fallait se prendre en charge ou qu’on pouvait faire quelque chose», relève Christine Vilcocq, gérontologue et directrice générale de l’organisme.

S’il n’existe pas de statistiques sur ce type de violence dans les années 50, 60, ou 70, ce n’est pas parce qu’elle n’existait pas. Et toutes violences sexuelles en lien avec des proches ont été tues, «très souvent, en raison de la honte sur la famille, et parce qu’on ne croit pas les enfants à cette période-là», relève Mme Vilcocq.

« Them too »

En plus d’une revue de la littérature, des questionnaires ont été élaborés pour les ainés ayant vécu de la violence sexuelle, que ce soit à l’enfance, durant l’âge adulte ou plus récemment.

Ils ne cherchent pas à obtenir des informations ou précisions sur une agression, mais demandent plutôt si, par exemple, le répondant a déjà parlé à quelqu’un de l’agression subie, la façon dont ç’a été reçu, etc.

Le questionnaire est anonyme. Malgré ces précautions, ces questions risquent d’aller «gratter là où ça fait mal», reconnait la gérontologue. Voilà pourquoi les services offerts par La Traversée y sont mis de l’avant.  

Mme Vilcocq observe qu’il est difficile de rejoindre les aînés pour cet exercice, et la fracture numérique n’en est pas l’unique cause. «Ils se taisent depuis des années. Alors, ils se disent : pourquoi maintenant?»

«Mais le «me too», c’est « them too», insiste-t-elle. Il est toujours temps de parler. Parce que d’une manière ou d’une autre, c’est important de se libérer de ce trauma et de ses conséquences.»

Revivre le viol

Et conséquences il y a. Vivre avec un tel trauma sans le traiter ne signifie pas de le laisser dormir dans un coin, tout en pouvant mener une vie normale.

Un trauma crée une «effraction traumatique». Autrement dit, la violence reste encapsulée, mais le cerveau ne parvient pas à la traiter. «Résultat : tu vas le revivre des centaines de fois par semaine, par jour, toute ta vie. Avec la même brutalité, la même violence», évoque Mme Vilcocq.

Même si la mémoire ou les capacités faiblissent avec l’âge, le souvenir traumatique demeure et veut surgir encore plus fort.

Souvent, ces personnes traversent un parcours de vie difficile, faisant face à des problèmes de consommation ou d’itinérance, en plus de la transmission intergénérationnelle du trauma.

«Quand ce n’est pas soigné dans la tête, il faut que l’on trouve des mécanismes pour gérer ça», explique Christine Vilcocq.

Solutions

La gérontologue ne peut être plus claire : quel que soit l’âge, il est possible de demander de l’aide et surtout, «l’aide va te changer la vie».

Elle donne l’exemple de Gaétane, une femme de 80 ans venue chercher du soutien à la Traversée. Elle avait vécu une agression à l’âge de 5 ans et ne voulait pas «partir avec ca».

Grâce à quatre mois de psychothérapie et à l’approche thérapeutique EMDR, elle était «réparée». «Réparée, ça veut dire que le trauma est toujours là, mais Gaëtanne n’y pense plus. Elle n’y pense plus tous les jours. Elle est beaucoup plus légère. Son agresseur est décédé, mais au moins, elle est libérée de ce poids.»

Mécompréhension ?

Un deuxième questionnaire sonde les intervenants qui agissent auprès des aînés. Déjà une cinquantaine de gériatres, gérontologues et autres intervenants y ont répondu.  

L’exercice permettra d’évaluer l’aisance et les aptitudes des intervenants à parler de violence sexuelle avec les aînés, afin de les aider et les outiller.

Christine Vilcocq donne l’exemple d’un intervenant en centre d’action bénévole qui, dans son travail, pourrait côtoyer un aîné qui lui dévoile une agression vécue.

«Je suis à l’aise ou pas, en tant qu’intervenant face à ce dévoilement? Est-ce que je sais vers qui référer, quoi dire…», illustre-t-elle.

M. Vilcocq est au fait d’une certaine difficulté, chez des intervenants et médecins, à faire la différence entre une reviviscence de trauma et l’expression d’une maladie neurodégénérative.

«Il y a des personnes qui arrivent en Alzheimer, et on pense que c’est parce qu’elles sont démentes qu’elles hurlent toute la journée, mais pas du tout. Elles revivent leurs traumas, leur agression, comme quand elles avaient 5 ans. Plusieurs fois par jour, tous les jours. Et c’est comme ça qu’elles vont mourir, c’est dans cette violence-là parce qu’elles ne sont pas soulagées.»

«Les médecins mettent tout ça dans la même case : c’est une dame qui crie. Non, ce n’est pas une dame qui crie, c’est une dame qui, tous les jours, revit son viol.»

Avec ce projet de recherche, la Traversée envoie ainsi le message que la violence sexuelle chez les aînés existe, et qu’il faut en parler. «Parlez-en pour que 1, ça existe de moins en moins, et 2, parce que vous pouvez aller mieux.»

Pour accéder au questionnaire : https://www.latraversee.qc.ca/briser-linvisibilite-un-projet-inedit-pour-soutenir-les-aine%c2%b7es-victimes-de-violence-sexuelle/

Pour joindre la Traversée : 450 465-5263, [email protected]