Vivre dans un pays en guerre : après l’exil, le besoin de raconter

Jeanine Mahigombeye. (Photo : gracieuseté)
Près de 10 ans après avoir fui le Burundi, Jeannine Nahigombeye ressentait le besoin d’écrire les tensions et la violence qui ont assailli son pays natal et l’ont poussée à l’exil, après des années de combat pour les droits de la personne et la liberté de presse. Celle qui œuvre maintenant à la Maison internationale de la Rive-Sud a publié La nuit des militants Combats et espoirs.
Longtemps journaliste à une radio burundaise qu’elle a contribué à créer, Mme Nahimgobeye a aussi milité pour les droits de la personne, notamment sur la mise en place de la Commission vérité et réconciliation du Burundi, qui portait sur les massacres de 1972 ayant visé des Hutus.
Elle raconte qu’en 2015, le président en place avait décidé que la constitution du pays lui permettait de se présenter pour un troisième mandat.
«Ç’a créé beaucoup de tensions, de violence. Un général a décidé de prendre le pouvoir par les armes, il n’a pas réussi. Le système en place s’est mis à broyer tout le monde…, relate-t-elle. Les médias ont été saccagés. Tous, sauf le média national. Tous les militants ont été poursuivis, c’était vraiment le sauve-qui-peut. J’ai eu beaucoup de chance de m’en sortir.»
Le climat était devenu très tendu.
«J’ai vécu quasiment toute ma vie dans un pays en guerre, poursuit-elle. II y avait des tensions, oui les journalistes et militants étaient visés, mais pas à ce point, jusqu’à peut-être trois ans avant que je ne quitte le Burundi. Je n’étais pas préparée à ce que moi aussi, je doive fuir. Je le disais : si vous voulez être de bons journalistes, il faut rester en vie. Parce qu’il y avait des jeunes qui ne se rendaient pas compte de là où on se dirigeait.»
Aujourd’hui, presque tous ses anciens collègues journalistes sont en exil et une autre «classe» de journalistes pratique désormais. «Aujourd’hui, malheureusement, tu dois suivre. C’est l’armée. Tu suis et tu dégages.»
Folle histoire
Après le choc de l’exil, reste le constat de tout ce qu’elle a quitté, sa vie d’avant ainsi que ses combats pour la liberté dans la presse, pour la fin des violences et pour que le pays change.
«J’ai vécu beaucoup d’émotions et je ne faisais que penser ça : qu’est-ce qui s’est passé ? Il y a quelque chose qu’on a raté? Ça tournait dans ma tête. Alors j’ai écrit ce que les Burundais ont vécu, pour être en paix avec moi-même.»
Mal à l’aise de raconter sa propre histoire, elle relate plutôt celle de Big Nic, un militant exilé au nom fictif, mais au parcours bien réel.
«Chaque fois que je discutais avec lui je me disais : ce n’est pas possible! Tout ce que le Burundi a vécu, il l’a tout vécu, c’est un concentré des belles et des pires choses.»
La couverture du livre (Photo : gracieuseté)
Élevé dans la pauvreté, Big Nic a perdu ses parents lorsqu’il était jeune. Adolescent, il est «chef de ménage», et fait tous les métiers pour garder la tête hors de l’eau et protéger ses frères et sœurs.
Malgré la guerre civile qui a sévi entre 1993 et 2008, «il devient un commerçant prospère de sa communauté. Il a une intelligence financière, c’est incroyable. Il investit, et ça marche. Il devient tellement en vue qu’il suscite de la jalousie», poursuit-elle.
En 2003, il est victime d’une tentative de meurtre, puis reprend ensuite son commerce et s'engage en politique, devenant l’idole d’une population. «Le parti au pouvoir a dit : non, il ne peut pas continuer comme ça», fait savoir Mme Nahigombeye. Le contexte l’a poussé à fuir en Tanzanie.
Pour les Burundais
Cet exercice d’écriture a été quelque peu libérateur pour l’ancienne journaliste. Si les traces de ses émissions de radio sont perdues, ce livre va rester.
Espérant trouver une façon de le traduire en Kirundi, elle adresse d’abord cet ouvrage aux Burundais.
«Car c’est un témoignage de résilience et d’espoir, signifie-t-elle. Ce gars n’est pas resté, mais il est encore debout. Il a fait ce qu’il pouvait pour changer les choses. Je suis sûre qu’il y a d’autres Burundais comme ça, il y a des gens qui veulent avancer dans leur vie et trouver le courage.»
Elle souhaite aussi que des gens d’ici s’intéressent à cette histoire.
Jeanine Mahigombeye n’arrêtera sans doute pas d’écrire et son travail à la Maison internationale de la Rive-Sud pourrait être d’une certaine façon source d’inspiration : «quand je discute avec les gens qui cherchent un emploi, ils me parlent d’eux-mêmes. Il y a beaucoup d’histoires à écrire.»
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