Alors que les morts se comptent par milliers en Iran, résultat d’une répression sanglante des autorités de la République islamique, les Iraniens expatriés souhaitent désespérément mettre la lumière sur le drame qui survient dans ce pays du Moyen-Orient. Un désespoir qui se ressent jusqu’à Longueuil, où des citoyens peinent à poursuivre leur quotidien sans savoir si leur famille est en sécurité.

Leila* a parfois la voix qui tremble pendant la trentaine de minutes de son entretien avec Le Courrier du Sud. Elle témoigne de grandes difficultés à se concentrer, à poursuivre sa vie de tous les jours. «Je fais plein d’erreurs. Hier, ça m’a pris 10 minutes pour me souvenir du mot de passe de mon ordinateur», donne-t-elle en exemple.

Ce qui ne l’empêche pas d’exprimer sans réserve les émotions qui la traversent.

«Nous sommes sous le choc. C’est un traumatisme. Chaque matin, je regarde les nouvelles et vois de nouvelles images, de nouveaux chiffres. De plus en plus de personnes ont été tuées. Tout ça est au-delà de ce qu’on peut endurer», ajoute-t-elle.

Sa sœur a été arrêtée. Sa nièce a été arrêtée et agressée. L’ami de sa nièce a perdu son œil. «Chaque personne à qui je parle connait quelqu’un qui a été tué ou blessé de façon permanente», témoigne Leila.

Et au-delà de tout le drame humain, l’Irano-Québécoise est encore plus révoltée par le fait que la répression ne soit pas davantage connue, par ce qu’elle appelle le silence des gouvernements canadien et québécois face à cette répression. «Plusieurs croient que c’est terminé, que tout est revenu à la normale en Iran. Ce n’est pas le cas et je ressens beaucoup de culpabilité par rapport à ça», souligne Leila.

Devenir fou tout le temps

Reza* raconte comment sa femme va parfois se cacher dans la salle de bain pour pleurer au travail. Comment il est constamment sur son téléphone pour avoir des nouvelles de sa ville natale.

«J’ai l’impression de devenir fou tout le temps», décrit-il.

Impossible aussi d’avoir des nouvelles récurrentes de la famille, alors que le régime iranien a bloqué l’Internet, les lignes fixes et toute connexion téléphonique.

«On ne peut recevoir des mises à jour, savoir si quelque chose de grave arrive à un proche ou même s’ils peuvent se permettre de combler leurs besoins essentiels», explique celui qui voit comme un devoir de dénoncer les actions de la République islamique, et ce, jusque sur la Rive-Sud de Montréal.

Leila et lui croient d’ailleurs qu’une intervention étrangère – ils évoquent en particulier une possible intervention américaine – dans la région serait tout à fait légitime. Dans cette éventualité, ils s’attendent à ce que d’autres pays se joignent à la cause.

«On demande de l’attention à l’international pour que d’autres pays aident les Iraniens, parce qu’on est à un point où le régime est tellement puissant qu’on ne peut plus se battre seul», soutient Leila.


Un nombre particulièrement élevé de manifestants ont été tués dans la deuxième ville la plus populeuse d’Iran, Mashhad. (Photo : Shutterstock)

Plus de 16 500 morts

Que se passe-t-il exactement en Iran? Tout juste avant la nouvelle année, des manifestations ont éclaté à travers le pays afin notamment de dénoncer l’explosion du cours du dollar et l’hyperinflation, explique Hanieh Ziaei, politologue et spécialiste du monde iranien contemporain, attachée à la chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

D’abord lancées par les commerçants, les manifestations ont rapidement rejoint d’autres classes de la société.

«On est parti d’un marasme économique, mais c’est aussi quelque chose qui s’est greffé à la réalité sociale et économique du pays : les Iraniens, depuis un certain nombre d’années, vivent dans une situation économique très difficile, quasi intenable pour la plupart des Iraniens, qui vivent souvent sur deux, trois boulots», indique Mme Ziaei.

«Et évidemment, ç’a pris une connotation beaucoup plus politique parce que dans les slogans et les revendications qu’on a pu entendre, la population iranienne demande et exige la chute du régime en disant : vous ne nous représentez plus, vous n’êtes plus légitime», poursuit-elle.

La suite, Mme Ziaei la décrit comme un crime contre l’humanité. Le régime a lancé une répression sanglante, qui, selon les chiffres partagés par la politologue en date du 20 janvier, a fait plus de 16 500 morts.  

Une majorité d’entre eux «ont reçu des balles dans le corps, surtout au niveau de la tête, des yeux, du visage, du cou, de la gorge, ce qui ne laisse évidemment aucune chance à ces manifestants de s’en sortir», révèle-t-elle.

Dynamique de Corée du Nord

Celle-ci fait également écho aux sentiments «de désespoir le plus total» évoqué par Leila et Reza, envers une réalité pas suffisamment exposée au grand public.

«Il n’y a aucune aide, aucune intervention, aucune prise d’action. Le sentiment vécu par les Iraniens aujourd’hui, c’est qu’ils sont complètement abandonnés, encore une fois, par la communauté internationale, alors qu’on est en train de voir une population se faire exécuter par une dictature sanglante», déplore-t-elle.

Quelle est la suite des choses maintenant? «Les informations qu’on a pu avoir de l’Iran, c’est qu’ils vont couper l’Internet public à l’échelle du pays. Ça ne reviendra pas comme avant en tout cas. On va avoir dans les jours, les mois et les années qui viennent, si ce régime reste en place, un petit peu ce qu’on peut trouver comme dynamique en Corée du Nord», estime Mme Ziaei.

Un régime qui, d’ailleurs, est encore fort, assure la politologue : «c’est un régime qui n’a plus de légitimité, certes, mais est-ce que ça veut dire qu’il est faible? Non, puisqu’ils sont toujours là, qu’ils ont les moyens de leurs ambitions et qu’ils ont fait ce qu’aucun autre État aujourd’hui ne pourra faire, c’est-à-dire d’assassiner plus de 16 500 civils. Quel État aujourd’hui pourrait faire ça de manière officielle et sans aucun remords?»

Empathie

Face à cette situation, Reza tente quand même de garder le moral. «On essaie parfois de se changer les idées, de s’amuser un peu. Mais ça ne dure pas 30 secondes», note-t-il.

Celui-ci invite d’ailleurs la population du Québec et de la Rive-Sud à soutenir ses concitoyens iraniens. «Individuellement, il n’y a pas tant à faire, mais juste de savoir qu’ils sont conscients de la situation en Iran, de montrer de l’empathie envers un collègue ou un voisin, ça compte beaucoup pour nous», assure-t-il.

*Pour protéger leur famille, Leila et Reza ont demandé de ne pas utiliser leur vrai nom.