«J’aime les personnages qui prennent des mauvaises décisions.» Sur la scène du studio A du Théâtre de la Ville, la dramaturge Catherine Léger a discuté de sa plus récente création, Changer de vie, dans laquelle des personnages, oui, prennent de mauvaises décisions, et s’en dédouanent grâce à ChatGPT.

Se disant obsédée par l’idée du bonheur – thème qu’elle a exploré notamment dans Deux femmes en or et Baby-sitter, Catherine Léger s’est livrée lors d’une résidence d’écriture à la Licorne à une réécriture de sa pièce Changer de vie, créée en 2022.

À cette quête du bonheur et à ce désir de changer de vie pour aspirer toujours à une meilleure version de soi-même (mais pourquoi, d’ailleurs?), elle y intègre la nouvelle technologie, en l’occurrence l’intelligence artificielle.

Exit la fatigue décisionnelle

Dans le cadre de Fenêtres, regard sur le théâtre de création au Théâtre de la Ville, la distribution de quatre acteurs a fait la lecture de deux extraits. On y retrouve dans cette comédie le ton franc et l’humour décalé de l’autrice.

Dans Changer de vie, Nathalie (Isabelle Brouillette) reçoit la visite inattendue, en pleine nuit, d’une vague amie Facebook, Jasmine (Marilyn Castonguay). Celle-ci a pris au mot une publication dans laquelle Nathalie affirmait que sa porte était toujours ouverte, et le café toujours prêt.

Hubert Proulx, Marilyn Castonguay, Isabelle Brouillette et Steve Laplante, Catherine Léger et Philippe Lambert. (Photo : Le Courrier du Sud – Ali Dostie)

En détresse, Jasmine a besoin d’une oreille, et Nathalie accepte ce rôle. Jasmine transmettra à Nathalie sa passion pour ChatGPT, à qui elle se confie, et surtout confie toutes ses décisions.

Nathalie en fera de même, dans un désir de combler une insatisfaction qu’elle a pourtant du mal à décortiquer. Certaine que ChatGPT ne peut se tromper, elle se dit que «si je suis tellement convaincue de faire la bonne chose [en l’écoutant], ça va marcher». Prendre des décisions «séparées de sa propre personne», bref.

Quant au conjoint de Nathalie, un producteur de films, il vivra le dilemme de recourir ou non à l’IA, alors que son plus récent projet de film n’a pas obtenu de financement.

«Si j’avais abordé l’intelligence artificielle de front, je me serais sentie vite dépassée. Mon angle, c’est : à quel besoin affectif ça répond? Où est la faille émotive?» soutient Catherine Léger.

Catherine Léger et Philippe Lambert (Photo: gracieuseté – Sylvain Légaré)

Pour Philippe Lambert, directeur artistique de la Licorne qui met en scène la pièce, Catherine Léger parvient à brosser un portrait «pas toujours joli» de notre société, à questionner nos modes de vie axés sur la performance. Il s’agit de sa cinquième collaboration avec l’autrice.

Affronter la bête

En entrevue avec Le Courrier du Sud, Marilyn Castonguay et Hubert Proulx poursuivent la réflexion.

Ce dernier incarne Marco, que Jasmine et Nathalie rencontreront lors de funérailles. Il se fera attirer dans cette spirale où chacun veut soudainement revoir sa vie, sur les conseils d’un robot conversationnel.

«C’est un thème qui me fait beaucoup peur, admet Marilyn Castonguay. Et je ne suis pas très de mon époque, pas très techno. De devoir me pencher là-dessus, de devoir jouer quelqu’un qui l’utilise à outrance, que ce n’est que ça, sa béquille de vie… C’est la fois où elle est au bord du gouffre qu’elle se dit : peut-être que je devrais m’ouvrir à un humain finalement. Puis elle se rend compte que l’aide qu’elle a demandée, elle ne l’a pas, car la machine bouffe l’attention de cette personne aussi… Ça me plaisait d’affronter la bête.»

Hubert Proulx et Marilyn Castonguay (Photo : Le Courrier du Sud – Ali Dostie)

Le nom de Catherine Léger a certainement contribué à l’emballement d’Hubert Proulx à se joindre au projet. «J’avais joué dans le film Baby-sitter, j’ai vu toutes ses pièces. C’est une autrice que j’adore. J’aime sa façon d’écrire et bâtir ses personnages. Quand Philippe Lambert m’a appelé, j’ai dit : envoie-moi la pièce, mais dans mon cœur c’était déjà oui.»

Catherine Léger (Photo: gracieuseté – Sylvain Légaré)

Depuis le début de sa carrière, Marilyn Castonguay a joué dans une vingtaine de pièces. Mais cela faisait quatre ans qu’elle n’était pas montée sur les planches. Sa dernière performance était le solo Les filles et les garçons à la Licorne, mis en scène par Denis Bernard, sous la direction artistique de Philippe Lambert.

«Philippe me rappelle pour travailler avec lui… Mon dieu, c’est comme revenir à la maison! On est bien, comme si c’était le moment parfait pour faire une pièce comme ça», constate-t-elle.

Sourire en coin, Hubert Proulx ajoute avoir lui aussi déjà collaboré avec Philippe Lambert… «Durant une semaine technique, pour l’intensité des éclairages, j’avais fait le crabe!» Ce rôle consiste à effectuer des positionnements et déplacements sur scène, pour tester les éclairages et la mise en scène.

Vertiges de répétitions

Déjà entamées, les répétitions se poursuivront dans les prochaines semaines, en vue des représentations en janvier et février. Si ce temps de réflexion que permet le théâtre est stimulant, Marilyn Castonguay décrit le travail en amont de la première comme un «passage obligé».

«Au départ, il y a une espèce d’excitation, on découvre le texte, on a l’impression qu’on a tout compris. Puis tu entres dans le processus de répétitions et finalement tout tombe : un gouffre sans fond qui s’ouvre à toi! C’est déstabilisant, les répétitions. Il y a toujours un moment où je me dis : c’est ma dernière pièce, j’suis pas bonne, je ne comprends pas… Mais ce n’est pas ça. On est tous un peu instables, dans nos mots, nos pensées, les lignes émotives mais ensuite, Punta Cana! C’est la magie de la fin, quand on est prêt. Tu as juste hâte de la présenter. C’est merveilleux de faire une run de théâtre.»

À ses côtés, Hubert Proulx se montre plus indulgent.

«C’est sûr qu’on se remet beaucoup en question en répétitions. Je ne me sens pas en maitrise de ce que je fais, sauf qu’avec l’expérience, je me donne le droit de me tromper en répétitions, avance-t-il. On est capable de faire de belles trouvailles.»