Des personnes en situation d’itinérance ont emprunté le chemin du dessin et de la bande dessinée pour se raconter et vivre une expérience de partage avec l’artiste Sév, dans le cadre d’un projet de médiation culturelle mis en place par la Ville de Longueuil. Le fruit de ces riches rencontres sera présenté lors d’une exposition à la bibliothèque Claude-Henri-Grignon cet automne.
Cet été, la camionnette d’Exeko, partenaire de la Ville de Longueuil et OBNL montréalais créant des projets de médiation sociale et artistique, s’aventurait pour la première fois sur la Rive-Sud. Elle s’est arrêtée à l’Abri de la Rive-Sud (hébergement de première ligne), chez Macadam Sud (soutien aux jeunes), à L’Antre-temps (Auberge du cœur) puis à la Casa Bernard-Hubert (hébergement pour hommes en difficulté).
La clientèle de chacun de ces organismes étant différente, la dynamique et l’état d’esprit des participants variaient beaucoup. Ils ont été une cinquantaine en tout. Sév note toutefois des points communs.
«Les gens étaient curieux. Quand ils venaient vers nous, ils s’installaient, nous parlaient. Il n’y avait pas trop de «non, je n’ai pas envie, je repars». Beaucoup voulaient raconter leur histoire, où ils en étaient rendus dans leur vie. Ils avaient juste besoin d’être écoutés.»
Pour briser la glace, l’artiste a proposé des gabarits, soit des cases vides que les participants pouvaient remplir, seuls ou à relais. L’une des œuvres signées par ces artistes en herbe montre l’histoire d’un chien qui se trouve une maison. Sur une autre, des visages au regard triste.
En guise de modèle de base, l’artiste avait aussi dessiné une personne qui ouvre sa tête, invitant le participant à exprimer ce qu’il y avait dans ce crâne, qu’il s’agisse d’émotions, d’images, de rêves. Sur l’un des dessins, on lit les mots «anxiété», trauma», «nostalgia», «friends»…
«C’était pour leur donner un premier élan, parce que quand on dit «bande dessinée», souvent les gens font «ah, mais moi je ne sais pas dessiner». Ça devient tout de suite un mur, une espèce d’obstacle, relève la Longueuilloise. On voulait ouvrir le dialogue.»




Comme point d’entrée à ce dialogue, des livres, bandes dessinées, crayons et papiers étaient à la disposition des personnes sur place. Des lunettes étaient aussi disponibles.
Certains n’avaient pas envie de créer, mais proposaient plutôt à l’artiste qu’elle dessine leur histoire. Dans d’autres cas, elle a demandé l’autorisation de faire leur portrait pendant qu’ils discutaient avec elle. «Ça allait en fonction de l’aisance dans la relation, jusqu’où on pouvait aller.»
Sév croit que cet espace de liberté a été grandement apprécié des participants, habitués de respecter des balises et règles strictes dans les diverses ressources qu’ils fréquentent. «Il n’y avait pas d’expectative, de comptes à rendre. Tu finissais ton dessin ou tu ne le finissais pas…»
Courtepointe solidaire
De ces rencontres, la bédéiste retient la solidarité entre ces personnes qui vivent une période difficile de leur vie.
Durant une séance, une femme a échappé un verre sur elle. Elle pleurait. Un autre bénéficiaire de la ressource est venu l’aider, en lui donnant un mouchoir et en tentant de la calmer.
«J’en avais larmes aux yeux. J’ai vraiment vu des moments touchants, témoigne Sév. À la Casa aussi, j’ai entendu des hommes parler de la spirale de l’intoxication. Un disait à l’autre : « Regarde, tu n’as pas eu de rechute. Tu es ici. On va s’en sortir.» Je trouvais ça beau.»

«Le fait qu’on soit là, qu’ils dessinaient, ça amenait des dialogues», estime l’artiste.
Cette idée d’entraide la guide dans l’élaboration de l’exposition à venir. «L’idée, c’est d’essayer de créer des ponts. On va valoriser les dessins et les attacher ensemble pour faire une courtepointe, qui montre aussi toute la diversité des personnes rencontrées et de ce qu’elles ont créé», explique-t-elle. Sans compter que la courtepointe sert à réchauffer.
Des petites maisons conçues avec des pintes de lait recyclées renfermeront des témoignages, anonymisés, recueillis lors des rencontres.
L’exposition comptera aussi quatre œuvres de Sév, qui s’éloignent de la BD, inspirées des récits récoltés.
Dans le tableau «L’Enfermement», des personnages sont pris dans une bouteille vide, couchée sur le côté. L’œuvre est inspirée de sa rencontre avec une personne, possiblement intoxiquée, «extrêmement nerveuse, qui changeait d’humeur en une fraction de seconde».
«Je suis rentrée chez moi. Et tu sais, quand tu sens la présence de quelqu’un… Je la sentais comme si elle était coincée en elle-même, en quelqu’un d’autre. Dans une bouteille de vitre, exposée à tout le monde, mais en même temps, pas visible.»
Noyau solide
Bédéiste documentaire et d’autofiction, Sév a été interpellée par l’appel d’intérêt lancé par la Ville de Longueuil pour un projet de médiation culturelle avec des personnes en situation d’itinérance. «Je suis vraiment une personne axée sur le vécu des gens, comment traduire le vécu des gens en BD», relate-elle, à propos de sa démarche.
La première rencontre avec les représentants de la Ville ne cherchait pas à vendre un projet, mais plutôt à s’assurer qu’un lien puiss se créer avec les membres de l’équipe.
«Quand on est sur le terrain, on est tellement dans le moment présent. Tu ne peux pas planifier parce qu’on ne sait pas qui sera là, dans quel état les personnes seront. Il fallait arriver avec l’ouverture d’esprit. Donc, le noyau, il faut qu’il fonctionne bien, il faut que la communication soit vraiment bonne.»
Depuis plusieurs années, le Bureau de la culture et des bibliothèques de Longueuil met sur pied des projets de médiation culturelle, pour «mettre en lien les clientèles qu’on dit souvent plus éloignées de l’offre culturelle avec des artistes ou avec des organismes culturels professionnels», explique Stéphanie Laquerre, régisseur et responsable des projets de médiation culturelle au Bureau de la culture et des bibliothèques.
Depuis 2022 que les projets s’adressent aux personnes en situation d’itinérance. Cette année, les collègues de la Direction du développement social ont été étroitement impliqués, de même que les partenaires communautaires. Des intervenants étaient d’ailleurs présents à chacune des activités.
Le projet a été rendu possible grâce au Plan d’action de lutte à l’itinérance et à l’entente de développement culturel conclue entre la Ville de Longueuil et le gouvernement du Québec.

